jeudi 4 janvier 2018

Pierre de VILLIERS et l’unification de la jeunesse

L’idole des « droites »

Trop souvent, on pense que copropriété et sécurité nationale ne sont pas liées. C’est une erreur, d’où la nécessité de revenir sur le phénomène « Pierre de VILLIERS » qui repose aussi sur une discussion à propos des ravages de l'individualisme consumériste. Ce dernier ne sévit pas que dans l'habitat.

Depuis son éviction en juillet 2017 du poste de chef d’état-major des Armées (CEMA) suite à son gros accrochage avec le président MACRON, Pierre de VILLIERS est devenu le héros de ce que l’on appelle souvent la fachosphère.

Ici, il ne s’agit pas de revenir sur les causes de cet incident (voir, le 22 juillet 2017, sur le blog Coopération et droit, Armées, la double contrainte jupitérienne) ou d’analyser les causes de la tendance jupitérienne du président de la République (voir, le 21 juillet 2017 sur le présent blog, Poison jupitérien).

Pour ceux qui veulent lire les propos litigieux du général de VILLIERS tenus devant la représentation nationale, ils peuvent consulter le compte-rendu officiel, où aucun terme injurieux ou excessif n’apparaît (http://www.assemblee-nationale.fr/15/cr-cdef/16-17/c1617003.asp).




En attendant, ce renvoi suite à des propos tenus à huis-clos devant les députés a fait du général Pierre de VILLIERS une sorte de martyr face à l’arrogance des hauts fonctionnaires de Bercy.

Du coup, tout en se défendant de vouloir se présenter aux élections, ce général d’armée adresse manifestement des signes politiques à la droite identitaire et à l’extrême droite. Cependant, avant de diaboliser Pierre de VILLIERS, il faut évaluer son message.

Seul le résultat comptera

Si cet officier de haut rang tente de civiliser des fascisants, des zombies racistes et des nazis finis, on ne peut pas en soi condamner son attitude. C’est le résultat de son entreprise que l’on devra mesurer.

Critiquer ses adversaires en les traitant de démons est facile. Les faire changer d’avis quand on juge leurs opinions dangereuses en bien plus complexe, car cela demande des efforts considérables. La gauche bienpensante a pitoyablement failli de ce point de vue.

Un militaire un tant soit peu versé en stratégie sait que la victoire ne repose pas uniquement sur la mise hors de combat des adversaires. Les opposants doivent aussi être convaincus du fait qu’ils ont plus à gagner à la paix qu’à la guerre. Sinon, la guérilla, dans un premier temps, et les guerres de revanche, dans un second, sont inévitables.

En politique, c’est la même chose. Les progressistes n’ont pas compris que le discrédit des vaincus de la Libération risquait de n’être que momentané. Désormais, la haine de la République est de retour, notamment sur le net. Cela prend divers visages apparemment distincts mais qui reflètent la même aspiration au sectarisme eschatologique.

La solution n’est pas de mettre la tête dans le sable en laissant le monopole de certaines valeurs prisées dans l’Armée et dans la police à des comploteurs nationaux-révolutionnaires. Dès lors, le général Pierre de VILLIERS a eu raison de répondre au magazine Valeurs actuelles.

Un périodique idéologiquement très marqué

Au moins, avec Valeurs actuelles, les choses sont claires et ne sont pas faites à moitié.

Dans son numéro 4230-4231du 21 décembre 2017, un article de Bastien LEJEUNE et Charlotte d’ORNELLAS (« Le dernier songe des orphelins de la droite ») relate avec sympathie la volonté de certains élus de faire un pont entre lepénistes et droite très conservatrice.

En page 19, une photographie présente une rencontre où sont attablés ensemble Emmanuelle MÉNARD (députée apparentée FN), Jean-Frédéric POISSON (candidat de la primaire de la droite qui a appelé à voter Marine LE PEN au second tour de la présidentielle) et Nicolas DUPONT-AIGNAN (un moment allié avec Marine LE PEN).

Tout lecteur sait donc quelle est la position de Valeurs actuelles. Cela vaut sans doute aussi pour le général Pierre de VILLIERS… Celui-ci a non seulement accordé un entretien au magazine mais a accepté d’en faire la couverture et de se faire photographier par Patrick IAFRATE.


Le titre de l’entretien défie l’entendement : « Mon appel pour redresser la France » (propos recueillis par François d’ORCIVAL, Geoffroy LEJEUNE et Louis de RAGUENEL, pp. 26 à 35 du magazine).

Pierre de VILLIERS, qui est un homme avisé et cultivé, sait très bien dans quels milieux l’antienne du « redressement national » est ressassée depuis juillet 1940…

Les mouches, le miel et le vinaigre

Or, le général Pierre de VILLIERS tente clairement d’attirer ces gens vers une position légèrement différente. Comme on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, il faut bien qu’il caresse les ennemis jurés de la « diversité » dans le sens du poil. Au demeurant, le contenu de son propos implique une évolution forte avec les idées des politiciens cités plus haut et dont Valeurs actuelles est le défenseur dévoué.



Ensuite, ça passera ou ça cassera. Seul l’avenir nous le dira, même si quelques indices nous montrent que ce n’est peut-être pas si mal parti pour opérer une réorientation de cette mouvance vers des positions moins pernicieuses.

Pierre de VILLIERS s’inscrit dans une perspective chrétienne parfaitement assumée en citant le Père Charles de FOUCAULD (1858-1916). Ce dernier était ancien de Saint-Cyr, soldat bon vivant, devenu ensuite ermite catholique, défenseur critique de la colonisation et chantre de l’impossibilité d’assimiler les musulmans algériens à la France. Il y aurait beaucoup à dire, mais cela dépasse le cadre de ce billet…

En attendant, comme Valeurs actuelles, Pierre de VILLIERS s’intéresse évidemment aux questions migratoires.

Le magazine lui pose la question suivante (p. 30) : « ‘Vous citez Bomédienne : ‘‘Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord, à la recherche de leur propre survie’’. Nous y sommes. Comment faire ? »

Le général Pierre de VILLIERS répond : « Nous voyons bien que tout est lié. Beaucoup de ceux qui migrent le font à cause de la pauvreté ou de l’insécurité dans leur pays d’origine. La solution, face à ce phénomène migratoire, est de vaincre la pauvreté et d’apporter la sécurité. Faire du développement, pour que les populations soient heureuses sur place, et faire disparaître la violence par la force, par l’action militaire. »

Ainsi, il faut agir pour que les étrangers restent chez eux, vieille thématique qui va de la gauche chevènementiste, voire même de certains Insoumis jusqu’au FN en passant par les modérés du PS, LREM, le MODEM et les LR… C’est assez classique et pas si marqué que cela.

Par contre, Pierre de VILLIERS abonde plus clairement dans le sens de Valeurs actuelles sur la menace que nous devons combattre (p. 32) : « L’ennemi islamiste est caché dans la population. Pas uniquement dans la population française : sur l’ensemble des cinq continents. C’est une nébuleuse. En France, les trois lieux privilégiés de radicalisation sont la prison, les mosquées radicales et les réseaux sociaux »

C’est là un langage qui ne peut que plaire à ceux qui ont des inquiétudes par rapport à l'Islam.



De la même manière, les nostalgiques de Vichy ne peuvent qu’être sensibles au discours suivant :

« Dans l’armée, nous savons parler à la jeunesse, y compris celle qui a des difficultés. Il faut lui offrir de la discipline et pas de la mollesse, de l’égalité et pas de la discrimination positive, du sens et pas simplement de la rationalité matérielle, de la fraternité et pas de la solitude, des perspectives et pas du court terme. » (p. 32)

L’hostilité manifestée par le général de VILLIERS à l’égard de la frénésie de profits immédiats plait sans doute à une certaine France.

La question des « jeunes »

Toutefois, il serait ridicule de caricaturer Pierre de VILLIERS en abominable islamophobe obsédé par la crainte des islamistes infiltrés dans la population. Le qualifier de vieux réactionnaire parce qu’il refuse la dérive libérale libertaire serait tout aussi idiot.

Pierre de VILLIERS ne pense pas que les jeunes, y compris les enfants de bobos ou bien ceux qui viennent de banlieue et dont les parents sont originaires de pays musulmans, soient perdus pour la République telle qu’il la conçoit.

Sur ce point, les identitaires les plus virulents ne sont pas forcément d’accord avec lui… Et c’est là qu’il est souhaitable que le général de VILLIERS, auréolé par son statut de martyr nationaliste, prenne l’ascendant au sein de la mouvance qui l’idolâtre.

Ceci n’est évidemment pas un appel à ce qu’il manigance pour évincer Laurent WAUQUIEZ ou Marine LE PEN, voire les deux « en même temps », sachant que Pierre de VILLIERS n’est certainement pas un fan de MACRON… Néanmoins, espérons qu’il sache éviter de grenouiller dans les marécages en question ! Il aurait tout à y perdre.

Pour l’instant, Pierre de VILLIERS offre une piste intéressante pour rassembler les rejetons de la France périphérique, des banlieues et de la bourgeoisie bohème. Assez logiquement, sa solution repose sur l’Armée.

« Les armées forment la jeunesse de France pour l’amener, si la mission l’exige, jusqu’au sacrifice suprême. Elles incarnent aujourd’hui la totalité de la France. Des jeunes gens issus des cités, des milieux urbains et des campagnes s’engagent » (pp. 32-34).

Tout ceci est clair et assez optimiste. Dommage que ce soit également très peu réaliste.

Le retour d’une légende dorée

En bon catholique traditionnel, Pierre de VILLIERS a dû lire Jacques de VORAGINE (1228-1298) et sait de quoi la Légende dorée parle (c’est-à-dire de la vie des saints dans une version très romancée, voire carrément mythologique).

Le général de VILLIERS nous sert des comptines invraisemblables comme la suivante : « Dans l’armée, vous pouvez commencer deuxième classe et terminer général. On parle souvent des valeurs de la République. Elles existent ! Les militaires savent ce qu’est la Liberté, car ils se battent pour elle, et ils voient les conséquences dans des pays qui ne la connaissent pas » (p. 34).

Sérieusement, la plupart des soldats qui commencent seconde classe ne finissent pas généraux… La plupart des officiers supérieurs et généraux sont des anciens de Saint-Cyr, comme le général de VILLIERS… D’anciens prisonniers illettrés devenus professeurs d’université, on peut en trouver aussi. Cela ne veut pas dire que tout le monde puisse facilement devenir universitaire.

Ces exemples rarissimes ne font pas une règle et encore moins un argument sociologique. Par contre, ils induisent un risque de déception. Les élites très fermées dans les faits risquent d’être accusées de mensonge quand on met en avant des exceptions pour justifier un autoritarisme social. Loin de favoriser l’unité nationale, cela peut entraîner des rancœurs, de la résignation et du désespoir. C’est sur ce terreau que prospère le sectarisme eschatologique radical, qu’il prenne un visage gauchiste, islamiste, identitaire traditionnaliste ou nazi.

Les angles morts d’une position légitime

Le général de VILLIERS a donc raison sur les objectifs qu’il se fixe mais tort sur les moyens qu’il emploie. Bien entendu, il est en droit de se réjouir du succès de son livre Servir, qui sera commenté dans un autre billet.

« Nous approchons aujourd’hui des 150000 exemplaires de tirage en quelques semaines, c’est un formidable succès, qui prouve qu’on peut vendre un livre sans faire du marketing, sans lifting polémique. Je ne fais pas de communication, j’informe les Français » (p. 28).

Que les choses soient claires. C’est la mouvance Valeurs actuelles, si influente désormais dans la police et les Armée, qui explique ce succès d’édition. Tant mieux. Pierre de VILLIERS avance des idées intéressantes qui amèneront ces milieux à mieux réfléchir.

Néanmoins, il reste des angles morts dans sa réflexion. Sa formule finale, dans l’entretien accordé au magazine en question, résume bien la situation.

Valeurs actuelles lui demande ce qu’il souhaite que les Français retiennent de son livre dans 50 ans et il répond :

« La notion de service, d’où ce titre, Servir, que j’ai choisi. Et au-delà, l’unité et l’espérance, qui sont les deux piliers de ma réflexion, et ma conviction profonde. Les Français en ont besoin. Ils sentent que la menace est grave, mais ne sont pas résignés. L’unité du pays est la condition indispensable de son succès, l’espérance doit être un cap. Aimons notre jeunesse, elle nous le rendra. ».

Tout ceci est bien beau, mais c’est aussi la preuve de ce que le général de VILLIERS a les défauts de ses qualités.

En honnête officier, il adopte un conservatisme bon teint en ce qu’il souhaite maintenir l’ordre établi, ce qui est heureux et vaut toujours mieux que de placer un révolutionnaire putschiste à la tête des institutions militaires...

En amoureux de l’armée, le général de VILLIERS veut que celle-ci garde une aura d’invincibilité et que la France conserve la plus grande puissance possible. On imagine mal un CEMA faire autrement et trahir son pays en laissant ses adversaires gagner trop de moyens.

En bon dirigeant du haut commandement, le général de VILLIERS souhaite également voir régner la discipline dans les Armées, ce qui est normal. Demande-t-on à un général d’appeler à la désertion ou à la contestation des ordres reçus ?

Malheureusement, ce goût de la discipline et du conservatisme sur fond de quête de l’invincibilité prépare mal à repérer les violences sociales et à tolérer la contestation interne.

La douloureuse mémoire des échecs passés

L’intéressant programme d’unité défendu par le général de VILLIERS ne peut pas impliquer la seule Armée et ses plus hauts dirigeants. Le risque serait que derrière un discours sacrificiel se cacherait une résignation devant les violences sociales et une absence de regards croisés sur celle-ci.

Le général de VILLIERS parle d’aide au développement et à la sécurité. Il souhaite que les gens malheureux restent chez eux et ne débarquent pas dans des conditions difficiles en France. C’est bien mais, pour l’instant, c’est raté.

On sait où a conduit le chaos en Syrie. En Erythrée, au Yemen et au Soudan, la situation est également très grave. Peut-on conduire un putsch pour remplacer les dirigeants problématiques ? Doit-on faire des guerres pour y parvenir ? Pierre de VILLIERS ne le propose pas, et il a bien raison de ne pas suggérer une telle ânerie.

En France même, des marchands de sommeil sont les meilleurs soutiens de trafiquants de drogue qui aident occasionnellement des terroristes à frapper et des islamistes radicaux à s’implanter. Voilà pourquoi le présent blog aborde cette question car la crise de la copropriété est aussi une menace pour la sécurité nationale. Est-ce le rôle de l’Armée de lutter contre ces phénomènes ? L’ordre établi a-t-il permis un beau bilan à cet égard ?

Enfin, le système du droit des pensions militaires d’invalidité est tout simplement en lambeaux par rapport aux autres champs du droit. La vieille rengaine des sacrifices demandés aux jeunes juristes a dévalorisé cette activité pourtant nécessaire pour l’intérêt général. Quant au travail social performant à destination des anciens militaires, il est tout simplement inexistant. Tout cela est aussi le résultat du mandat de Pierre de VILLIERS comme CEMA…

Ce n’est pas au général de VILLIERS de jouer les policiers, les fonctionnaires de l’urbanisme, les coopérants, les juristes et les travailleurs sociaux. Tous ces gens qui doivent combattre les violences sociales sont mieux placés que lui pour avoir un regard très critique sur l’ordre établi, y compris quand cela gêne le haut commandement qui n’est évidemment pas parfait et qui a pu errer.

L’importante complémentarité des profils

Certains acteurs peuvent donc repérer ce que des officiers naturellement conservateurs et soucieux de discipline ne vont pas spontanément percevoir.

Dans un premier temps, on peut dès lors remercier le général de VILLIERS d’apprendre à la mouvance Valeurs actuelles que la France n’est pas seule au monde et que l’identité peut inclure toute la jeunesse nationale. Si ce discours devenait dominant dans ces milieux, ce serait déjà très heureux.

Dans un second temps, espérons que le général de VILLIERS comprenne la valeur des expériences différentes de la sienne. On pense notamment à la vision des choses des combattants contre les violences sociales. Ces acteurs sont d’autant plus crédibles qu’ils n’ont pas profité des errements passés, contrairement à bien des élites conservatrices, y compris militaires.

Ensuite, si par extraordinaire le général de VILLIERS était convaincu par cette complémentarité des profils et parvenait à l’expliquer dans la mouvance de Valeurs actuelles, l’unité nationale en serait améliorée. Les marchands de désespoir, qui sont aux sources de divers entreprises d’ennemis du pays, seraient alors très affaiblis…

samedi 16 décembre 2017

Se souvenir de Pauline Roland

Une commémoration importante

Tous les ans, le 16 décembre, sachons nous souvenir de Pauline ROLAND.



Cette institutrice féministe née en 1805 et morte le 16 décembre 1852 fut l’une des mères du mouvement coopératif français.

Elle a collaboré avec le socialiste fouriériste Pierre LEROUX à Boussac où il avait fondé un phalanstère dans la filiation de FOURIER.

Elle a aussi encouragé des travailleurs au chômage à créer leurs propres entreprises et à les gérer ensemble. Ainsi fut fondée l’Union des Associations de Travailleurs en 1848 qu’elle a dirigée. Cette structure était l’ancêtre de l’actuelle Confédération Générale des SCOP.

En 1851, Pauline ROLAND a été persécutée par l’ignoble tyrannie putschiste conduite par le méprisable Louis Napoléon BONAPARTE. Déportée en Algérie, elle n’a pu revenir qu’en 1852 gravement malade et est décédée à Lyon peu après son retour en France.

Pauline ROLAND a vécu en union libre, ce qui était perçu comme très audacieux à l’époque. Elle eut trois enfants et insista pour qu’ils portent son nom et soient élevés par elle. Elle a également recueilli la fille de Flora TRISTAN, Aline, qui allait devenir plus tard  la mère de Paul GAUGUIN.

En ces temps de querelles autour des APL, qu’aurait pensé Pauline ROLAND des technocrates qui conduisent une fronde contre le gouvernement élu et qui revendiquent le soutien des associations de locataires ?

L’histoire vue par une coopératrice

Pour comprendre les idées de Pauline ROLAND, il faut lire un ouvrage intéressant et disponible en ligne. C’est son Histoire de l’Angleterre depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours (Desessart, Paris, 1838, volume 1, 300 p., signé sous l'orthographe Pauline ROLLAND avec deux L...)

Bien entendu, les connaissances historiques ont beaucoup évolué depuis 1838 sur l’antiquité et le Moyen âge anglais. Pauline ROLAND porte également beaucoup d’avis moraux sur les personnages historiques. Le livre est néanmoins surtout intéressant pour la vision du monde qu’il propose plus encore que pour les informations qu’il donne.

Pauline ROLAND présente ainsi le christianisme comme la religion des faibles et des opprimés par opposition au joug romain païen (p. 30).

Elle fustige la « lâcheté » d’Ethelred, le roi saxon qui n’a pas su résister à l’invasion danoise menée en 1013 par Sven, père de Canut le grand.

Pauline ROLAND contre les tyrans

Concernant Guillaume le Conquérant, qui envahit l’Angleterre à partir de 1066,  Pauline ROLAND ne mâche pas ses mots :

« Lorsque Guillaume fut véritablement roi d’Angleterre, l’oppression n’eut plus de bornes, et parce qu’il pouvait tout, il se crut tout permis » (p. 92).

Quand ce roi mourut, personne ne se soucia de ses funérailles dans un premier temps.

« Personne n’avait aimé Guillaume, et il fut abandonné de tous quand on n’attendit plus rien de lui » (p. 103).

En effet, « sa perfidie et sa cruauté n’avaient pas de bornes » (p. 104).

Guillaume le Conquérant n’est pas le seul souverain à être vilipendé par Pauline ROLAND.

Henri Ier Beauclerc, le fils cadet du Conquérant est fustigé ainsi : « Le roi haïssait ses sujets anglo-saxons qu’il accablait d’exactions » (p. 117).

L’héritière d’Henri Beauclerc, sa fille Mathilde, veuve du souverain du Saint-Empire romain germanique, et pour cela appelée l’emperesse, n’est pas traitée avec plus de ménagement par la féministe Pauline ROLAND qui lui reproche son refus de respecter les lois anglo-saxonnes aboutissant à sa fuite de Westminster en 1141 (p. 124).

On le devine, Pauline ROLAND n’aime pas les souverains autoritaires. Elle loue le fait que les rois saxons aient traditionnellement été élus en Angleterre et que ce qu’elle appelle le conseil national ait gardé une influence considérable pour régler les fréquentes querelles de succession parmi les successeurs de Guillaume le Conquérant (p. 126).

Du bon usage des mauvais rois pour la liberté

Pauline ROLAND apprécie aussi les efforts d’Henri II Plantagenet pour limiter les privilèges de l’Eglise qu’elle estime mauvais pour la bonne administration du pays (p. 136). C’est peut-être un anachronisme inspiré par l’anticléricalisme des milieux progressistes à son époque à elle…

Elle condamne les émeutes antisémites lors du sacre de Richard Cœur de Lion qu’elle décrit par le menu (pp. 149-152) en notant l’appât du gain de ceux qui les ont fomentées, au-delà des arguments qu’elle qualifie de « fanatiques ». Là encore, c’est parti d’un bon sentiment qui ne reflète peut-être pas les enjeux médiévaux.

Elle approuve la charte créant la commune de Londres accordée par Jean sans Terre qui voulait se créer des alliés.

Concernant ce souverain peu reluisant, elle remarque :

« Les brillantes qualités des princes sont rarement les auxiliaires de la liberté ; peu de chartes sont octroyées volontairement, et souvent le règne d’un imbécile tyran amène ce qu’on a vainement attendu de ceux que l’histoire appelle de grands rois » (p. 160).

Elle porte le même jugement sur son fils Henri III d’Angleterre dont le règne (1216-1272) est décrit comme une longue minorité où s’est exercée la domination de régents puis de favoris plus ou moins nuisibles :

« Les mécontentements que soulevaient tour à tour ces gouvernants aidèrent à la marche de la liberté, et on peut dire avec vérité que jamais roi si indigne n’eut un règne aussi fécond en heureux résultats » (p. 180).

C’est une référence implicite au roi Charles X dont la tentative d’absolutisme suranné a provoqué la révolution de 1830 en France…

Un passé relu avec des lunettes démocrates et humanistes

Le fait que Jean sans Terre ait été élu roi par le « conseil national » (p. 168) est aussi souligné. Son « libertinage », qualifié de « sans bornes » (p. 173) ont donc finalement des conséquences intéressantes.

Le 19 juin 1215, la Grande Charte (Magna Carta) est signée, contenant des « principes éternellement vrais ». Au final, la « lutte d’un grand peuple contre un misérable despote » a dès lors produit de bons fruits (p. 175).

On a ici la preuve que cette femme de gauche des années 1830 utilisait l’histoire d’Angleterre comme prétexte pour faire passer des idées contre la tyrannie monarchique avec des objectifs que les acteurs médiévaux dont elle loue les révoltes auraient trouvé sans doute surprenants.

Le Comte de Gloucester (1090-1147) allié de l’impératrice Mathilde ou le Comte de Leicester Simon de Monfort (mort en 1218) auraient été surpris de recevoir les éloges d’une féministe partisane de l’autogestion par les travailleurs des moyens de production… Soyons francs, ils auraient sans doute bien ri !

Les bornes et la servitude

On peut noter que Pauline ROLAND aime utiliser l’expression « pas de bornes ». En page 183, elle explique que la colère des barons médiévaux contre Henri III n’avait pas de bornes et que la prodigalité de ce roi n’avait pas de bornes non plus.

Cet appel à la modération et au contrôle de soi est aux sources de l’attitude du mouvement coopératif encore aujourd’hui.

Vouloir construire des limites pour poser des freins à la domination des uns sur les autres est également une préoccupation importante, d’où l’insistance de Pauline ROLAND sur les révoltes contre le servage de 1381 et son éloge du religieux « Jean BALL » (John BALL), « pauvre prêtre » trois fois emprisonné pour ses idées (p. 232).

Là encore, on peut ironiser sur l’apologie qu’elle fait de l’auteur d’une des phrases certes des plus révolutionnaires mais aussi des plus machistes de l’histoire médiévale (When Adam delved and Eve span, who was then the gentleman ?) (Quand Adam bêchait et Eve filait, qui était donc le gentilhomme ?).

Selon John BALL, les femmes étaient donc uniquement bonnes pour utiliser la quenouille… Ce qui avait un sens au Moyen âge où l’on disait d’un fief hérité par une femme qu’il partait en quenouille…

Si on veut faire un jeu de mots sur le nom de John BALL, on pouvait dire que son discours était parti en autre chose…

La société médiévale était inégalitaire et machiste, même quand elle s’opposait au despotisme monarchique ou seigneurial. C’est un point central que Pauline ROLAND a mal vu et qui explique les problèmes du mouvement coopératif aujourd’hui, puisqu’il a bâti de nouvelles hiérarchies élitistes camouflées derrière une démagogie prétendument hostile au servage.

La sympathie romantique

Pauline ROLAND fut une femme formidable mais elle est restée une dame de son temps, très marqué par la sensibilité romantique, ce qui n’est pas toujours désagréable. Elle n’aime pas trop les rois et les hauts aristocrates arrogants, mais dès qu’ils sont vaincus, elle sait les plaindre.

Edouard II est un « malheureux » quand il est assassiné par ses barons révoltés (p. 210).

La duchesse de Gloucester Eléonore COBHAM est une « malheureuse » quand elle doit faire amende honorable, accusée de sorcellerie (p. 267).

Pauline ROLAND a aussi toujours tendance à défendre les enfants, même quand ils sont rois.

Isabeau de Bavière, qui abandonne son fils Charles VII à la vindicte des Anglais, est qualifiée de « misérable Isabeau » et de « mère aussi dénaturée qu’indigne épouse » (pp. 257 et 258).

L’amour libre, d’accord, mais pas l’adultère… On peut approuver Pauline ROLAND tout en notant qu’il est difficile de juger les gens du Moyen âge avec notre morale des XIXe, XXe et XXIe siècles.

Elle qualifie aussi d’infamie la déposition du jeune roi Edouard V par son oncle Richard III avec l’assentiment d’un « parlement vénal » et du fait des agissements du « vil Buckingham », conseiller du nouveau roi (p. 294).

Pourtant, Pauline ROLAND explique à plusieurs reprises qu’elle préfère le gouvernement par les élus et qu’elle estime que le pouvoir royal, surtout quand il est placé dans les mains d’un enfant, mène à la catastrophe.

Néanmoins, une fois l’enfant destitué, elle plaint celui-ci en tant que jeune être humain digne de respect, d’amour, de protection et de mansuétude.

C’est charmant et il nous faut tenter de garder cette gentillesse.

La révolte du clergé privilégié des HLM

Qu’aurait pensé Pauline ROLAND de l’actuelle caste qui dirige les HLM ?

D’abord, elle l’aurait assimilée à un clergé.

Ensuite, elle en aurait sans doute dit beaucoup de mal. Elle aurait approuvé les questions légitimes de la CLCV qui a mis en cause la gouvernance des HLM et les rémunérations parfois mal contrôlées (https://www.cbanque.com/actu/48950/hlm-association-de-consommateurs-clcv-poursuit-son-operation-transparence).

Elle aurait approuvé la CLCV, qui a bien fait son travail et qui se réclame d’idées proches des siennes (en voulant encourager les citoyens à prendre leurs affaires en mains, ce qui devrait mener à l’autogestion dans les HLM).

Elle aurait, par contre, regretté que la CLCV abandonne aujourd’hui sa position vigilante pour donner sa caution à une opération de propagande menée par une élite autoproclamée avec l’argent des organismes HLM contre le gouvernement élu.

Pauline ROLAND n’aimait pas les clercs privilégiés. Autant elle se réjouissait de voir des tyrans féodaux maladroits faire monter par réaction les contrepouvoirs civils, autant elle approuvait les rois forts qui faisaient plier l’Eglise et ses prétentions.

Néanmoins, il ne faut pas désespérer, d’autant que la CLCV est très prudente, un peu comme gênée dans cette affaire. Qu’elle s’inspire donc de Pauline ROLAND qui n’a jamais été complaisante ou courtisane à l’égard des puissants et des gens établis.

Si les privilégiés prétendent réellement défendre les occupants des HLM, qu’ils leur laissent la place, comme en 1848 dans l’association dirigée par Pauline ROLAND où les ouvriers avaient pris le pouvoir. Alors seulement les récriminations contre le gouvernement qui prive de moyens les HLM pourront être entendues.


Quant à ceux qui prétendent que cet impossible, qu’ils vérifient ce qui s’est passé dans le mouvement coopératif où des SCOP sans élite prédatrice fonctionnent très bien (et en tout cas beaucoup mieux que des organismes mal gérés par des potentats). On rappelle qu’une société coopérative a fonctionné durant 7 siècles en France… Peu d’entreprises et aucun organisme HLM ne peuvent en dire autant.

samedi 25 novembre 2017

Besoin de Baubō

En finir avec la chasse aux bourgeois bohèmes

Le 18 janvier 2015, le présent blog avait publié un billet intitulé « Besoin de bobos » (http://bit.ly/1yxK3DG) en référence au livre Besoin de Japon de Jean-François SABOURET.

Le propos du présent blog était sévère contre les bourgeois bohèmes tout en rappelant qu’il faut de tout pour faire un monde et que même dans l’erreur, des bobos pouvaient aider à la remobilisation de la société.

Depuis, la fracture entre les bobos et la France dite périphérique s’est aggravée. Cela finit par poser un vrai problème.

Stigmatiser toute une classe sociale fait prendre le risque d’ignorer des idées intéressantes émises par les membres de cette classe. Parfois, on peut avoir raison sans appliquer les propositions que l’on énonce. Ces propositions n’en sont pas discréditées pour autant. Au contraire.

De bonnes idées mal défendues

Ainsi, Messieurs Bruno DELLA SUDDA, Patrick SILBERSTEIN et Romain TESTORIS ont rédigé un appel intitulé 68 thèses pour l’autogestion (https://autogestion.asso.fr/68-theses-lautogestion-lemancipation/).

Ce document, qui prône clairement l’antiracisme et le féminisme, est plutôt intéressant et convaincant. Malheureusement, ses auteurs sont des messieurs qui, sauf erreur de notre part, et avec tout le respect que nous leur devons, ont la peau blanche et ont plus de 30 ans.

Quand on fait un manifeste appelant à l’antiracisme et au féminisme, ce qui est louable, ne serait-il pas plus sage de demander à au moins une dame et au moins une personne de couleur de participer à ce travail ?

En effet, la rédaction d’un manifeste implique la revendication d’une forme d’aura politique, d’auctoritas, comme disait les anciens Romains. Or, ce sont toujours les mêmes qui veulent concentrer l’auctoritas sur eux. On est loin du principe de rotation ressassé sur le présent blog…

Cela ne veut pas dire que le féminisme et l’antiracisme doivent être condamnés. Trop souvent, la persécution des bobos, caricaturés comme des intellectuels Blancs libéraux libertaires héritiers de mai 1968, sert à combattre aussi l’émancipation des femmes et la lutte contre les discriminations.

De l’utilité des mythes

Pour mieux présenter l’intérêt de l’action des bobos, malgré leurs défauts, l’utilisation des mythes peut être utile.

On rappelle la très belle phrase de Pierre GRIMAL (La Mythologie grecque, PUF, Que sais-je ? 1999, 127 p.) :

« L’épopée grecque a pour essence de magnifier les débats des hommes, et, par le mythe, de les élargir aux dimensions de l’univers » (p. 8).

L’invocation d’un mythe peut donc servir de métaphore symbolique pour expliquer de manière imagée un mécanisme social fondamental.

D’où l’intérêt du mythe de Baubō (Βαυϐώ en grec) pour illustrer le rôle essentiel que peuvent jouer les bobos.

Le mythe de Βαυϐώ

Déméter, étymologiquement la Terre-mère, était la déesse de l’agriculture et des moissons.

Sa fille, Perséphone, s’est fait enlever par Hadès, le dieu des enfers qui l’a emportée dans son royaume.

Catastrophée, Déméter l’a cherchée partout sur le monde mais ne l’a pas trouvée. Déméter a fini par arriver au palais du roi d’Eleusis où, accablée par le chagrin, elle est restée prostrée sans vouloir boire ni manger.

Les serviteurs du roi ont tenté de la réconforter sans succès. Baubō, une des vielles suivantes, « retrousse ses vêtements et montre son derrière à la déesse. Déméter se mit à rire, et voulut bien manger » (GRIMAL, op. cit. p. 55).

D’autres auteurs parlent d’une danse obscène où Baubō s’est révélée plus encore à l’avant qu’à l’arrière… (Michel CAZENAVE (dir.), Encyclopédie des symboles, Livre de Poche, 1989, à l’article Baubo)


(Représentation de Baubō, parfois qualifiée de déesse de la coquinerie...)

Une question d’ordre du monde

On peut noter la proximité du mythe de Baubō avec celui d’Ame-no-Uzume au Japon.

La grande déesse du soleil Amaterasu, exaspérée par les ravages commis par son frère Susanō, le dieu des tempêtes, s’était réfugiée dans une caverne dont elle refusait de sortir, ce qui menaçait la nature privée de soleil.

Tous les dieux se sont mis à faire un grand tapage en éclatant de rire car Ame-no-Uzume s’est mise à danser de manière obscène devant eux. Curieuse de savoir ce qui se passait, Amaterasu est sortie de la caverne pour comprendre pourquoi les dieux riaient. Dès qu’elle est sortie, les dieux ont refermés la caverne pour qu’Amaterasu ne puisse plus s’y réfugier (voir CAZENAVE (dir.), op. cit.).

On note la parenté des deux mythes sur un point fondamental : « l’exil volontaire de Déméter rendait la terre stérile et bouleversait l’ordre du monde » (GRIMAL, op. cit., p. 55).

La nécessité d’une ré-inclusion efficace

Comme l’ont bien montré Thomas KIRSZBAUM, qui n’est certainement pas un réactionnaire raciste, et les auteurs, notamment des dames, qui ont travaillé avec lui (http://bit.ly/2zvFKkB), des pans entiers de la société se désinvestissent, épuisés par un système malsain et discriminatoire. C’est dangereux pour tout l’ordre social.

Le travail des bobos est de faire revenir dans le concert social ces personnes non en leur mentant et en tentant de les marginaliser un peu plus mais en leur donnant directement une parole qui soit socialement valorisée. Cela implique l’allocation d’un pouvoir politique ou économique direct (et non confisqué par toujours les mêmes élites intellectuelles).

Ame-no-Uzume n’avait pas besoin d’un soleil qui n’éclaire pas. Baubō n’avait pas besoin d’une nature stérile. Que les bobos ne l’oublient pas !

Néanmoins, le présent blog n'invite évidemment pas les bobos à faire des danses obscènes. Les mythes ne doivent pas être pris au pied de la lettre, cela va de soi...